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CONSERVATION IN SITU > ESPECES AUTOCHTONES
Le Grand Tétras a été présent dans le sud du Massif Central, probablement jusqu’à la fin du XVIIe siècle, voire jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle L’extinction locale de cet hôte des grands massifs forestiers a été causée par le déboisement déjà très avancé à cette époque. L’espèce semble s’être maintenue plus tardivement dans le nord du Massif Central, jusque vers 1850.
On peut donc considérer qu’à la création du parc national des Cévennes en 1970, le Grand Tétras avait
disparu de ce territoire depuis environ trois siècles.Comme il s’agit d’un oiseau sédentaire, médiocre
voilier de surcroît, il était exclu de compter sur son retour spontané à partir des populations naturelles les plus proches, car 230 km et 240 km respectivement séparent les premiers tènements des populations
pyrénéennes et jurassiennes des habitats potentiels du sud du Massif Central.
Le projet de réintroduction
Les réintroductions d’espèces animales disparues de la faune locale depuis quelques décennies ou quelques siècles ont constitué un axe important de la politique du parc national des Cévennes dans les premières années qui ont suivi sa création en 1970. La spectaculaire reconstitution du couvert forestier
entreprise par les Eaux et Forêts, dans le cadre de la loi sur la Restauration des Terrains de Montagne, dès la fin du XIXième siècle, sur plusieurs dizaines de milliers d’hectares de l’étage montagnard cévenol, a sans doute, été pour beaucoup dans l’approbation de ce projet de réintroduction par le Comité Scientifique
du PNC en 1976 .
Dès 1976 des reproducteurs d’élevage furent achetés en Italie par le parc national et, après quelques mois de tâtonnement, un premier lâcher fut réalisé en 1978.
Les diff érentes phases de la réintroduction dans le PNC
Première phase 1976-1994 : élevage et lâcher, à partir de 1978, d’oiseaux produits par la station d’élevage du parc national des Cévennes à Ventajols.
La souche d’élevage a été constituée à partir d’une vingtaine de reproducteurs achetés à des éleveurs multipliant des oiseaux provenant des Dolomites italiennes, des Alpes autrichiennes, de la Forêt de Bavière, et des Pyrénées espagnoles . Quatre autres coqs, de souche inconnue (probablement autrichienne ou boréale), provenaient d’un élevage allemand. Il faut y ajouter quatre fondateurs «sauvages » issus du prélèvement de deux pontes dans les Pyrénées françaises, par autorisation administrative. Un poussin des Pyrénées récupéré par un biologiste à proximité du cadavre de sa mère (tuée par un autour) est venu grossir ce cheptel. Si l’on tient compte du fait que les individus de chaque provenance étaient plus ou moins apparentés il faut probablement ramener à 15 tout au plus le nombre théorique de fondateurs non apparentés ou peu apparentés.
L’actuelle population de grands tétras des Cévennes résulte donc du croisement en élevage de géniteurs appartenant aux sous-espèces T.U.major et T.U.aquitanicus .Cela ne semble avoir affecté ni la viabilité ni la fécondité des descendants en première génération comme par la suite.
Les lâchers
597 tétras (321 coqs et 276 poules) ont été lâchés dans le milieu naturel entre 1978 et 1994 sur les massifs forestiers du Bougès et du Mont Lozère. (Pour être exhaustif, il faut ajouter à cet effectif une dizaine d’individus évadés accidentellement des volières de Ventajols). Préalablement aux lâchers une campagne d’information a été menée auprès du public, en particulier en direction des chasseurs pour réduire les risques de destruction, (Articles de presse, affiches et projection de films suivie d’un débat dans les hameaux de la partie nord du Parc). Les lâchers ont eu lieu essentiellement en début d’automne et concernaient des juvéniles âgés d’au moins trois mois et demi. A cette saison, les ressources alimentaires sont variées et abondantes, ce qui facilite leur intégration au milieu. A quelques exceptions près (moins d’une dizaine) tous les oiseaux lâchés ont été bagués avec une bague métallique numérotée du CRBPO. A partir de 1982, des bagues de couleur ainsi qu’une marque individuelle, pratiquée aux ciseaux sur chacune des 18 rectrices, plus une décoloration des rectrices médianes (cette dernière étant plus efficace pour l’identification à distance ) complétaient le marquage…avec l’inconvénient, pour le marquage des rectrices, de disparaître à la mue annuelle. En 1994, un an après le dernier lâcher efficace,
l’E.M.E (effectif minimum d’été) dans l’aire de dispersion de la néopopulation était de 49 individus. Ceci correspondait à un effectif réel cumulé de rescapés des lâchers et de tétras nés dans la nature que j’évalue à au moins 60. Ce qui témoignait d’une plutôt bonne installation.
(L’EME est un recensement par défaut. C’ est un indicateur que nous nous sommes donné pour suivre la tendance démographique de la population installée. Il est obtenu en croisant les données récoltées lors des comptages effectués en juillet et août avec celles qui sont recueillies jusqu’au printemps suivant)
2) Seconde phase : 1994 – 2002, moratoire des lâchers, observation , analyse et propositions
d’action.
En 1993 un moratoire des lâchers pendant 5 ans a été décidé. Il s’agissait non seulement d’observer la dynamique propre de la population et d’étudier la viabilité de l’espèce sur site mais également, en arrêtant l’activité d’élevage, de transférer plus de disponibilité sur le suivi de la population et sur la gestion de son habitat. Hélas ! bien que, chaque année, des couvées nées aient été observées dans la nature, le suivi effectué durant cette période a montré une érosion faible (de l’ordre de 10% par an) mais continue des effectifs. Pour mieux connaître ce phénomène, mais aussi pour retirer plus d’enseignement des observations faites pendant la période des lâchers, trois études ont été réalisées de 1996 à 1999 par une étudiante du laboratoire d’écologie animale de l’Université ParisVI :
- une estimation des taux de survie des oiseaux lâchés
- une étude de viabilité de la néo-population
- une étude pour définir les conditions d’un éventuel renforcement de population.
Par ailleurs une évaluation de l’habitat actuel du G.T. dans le Parc et sur la proche Margeride à partir d’images satellites du recouvrement végétal a été confiée à un cabinet d’étude ECOTONE (Castanet Tolosan 31) qui l’a réalisée en 1999
Résultats de ces études :
Taux de survie.
L’analyse statistique faite sur les oiseaux identifiés recontactés au moins une fois, morts ou vivants, après leur lâcher (soit 220 individus) donne, à 12 mois, des taux de survie oscillant entre 23% (Massif du Bougès) et 60% (Mt Lozère) pour les coqs et entre 16% (Bougès) et 50% (Mt Lozère) pour les poules. Du fait qu’ils ne considèrent que la survie des individus revus au moins une fois après leur lâcher, ces taux ne correspondent pas aux taux de survie réels de l’ensemble des tétras lâchés. Ces taux réels sont certainement moins élevés. Approximativement, je situe entre 15 et 20 % les taux de survie réels à 12 mois de vie libre sans tenir compte du sexe ou du massif. En revanche cette étude fait apparaître des différences significatives quant à la meilleure survie des tétras lâchés sur le Mt Lozère par rapport à ceux du Bougès. La différence de survie selon le sexe est, elle aussi, significative. Les coqs survivent mieux que les poules dans leur première année de vie libre alors que la tendance s’inverse après dix huit mois de vie libre. Ce sont alors les poules qui, durablement, survivent mieux et ont, alors, une survie comparable à celle des populations naturelles.
Etude de viabilité de la néo-population
A partir de différents scénarii démographiques susceptibles de s’appliquer à la population en place et en utilisant les données récoltées lors du suivi des tétras lâchés, cette étude a fait apparaître des probabilités et des temps moyens d’extinction plutôt préoccupants. A court ou moyen terme le destin d’une si petite population est l’extinction… sauf à la « booster » par un renforcement génétique et/ou démographique et à lui permettre d’accéder à un habitat plus étendu.
Etude d’un éventuel renforcement de population
Cette étude d’un éventuel renforcement de population réaffirme l’utilité théorique de celui-ci sans bien évidemment pouvoir prédire s’il sera suffisant. Elle énonce des recommandations pour, en cas de nouveaux lâchers, veiller à ne négliger ni le suivi de la démographie ni le suivi et la gestion de l’habitat.
Evaluation de l’habitat actuel du Grand Tétras en zone centrale du PNC et en Margeride
La conclusion de cette étude était que sur l’ensemble de la zone étudiée les habitats favorables au Grand tétras se trouvaient en quantité suffisante pour accueillir une méta-population dès lors qu’elle déborderait largement sur la Margeride
3) Troisième phase : 2002 – 2004, lâchers de renforcement
Tout théoriques qu’ils aient été, les résultats de l’étude de viabilité démographique citée plus haut ont, malheureusement, incité le PNC à ne pas réactiver la station d’élevage de Ventajols. Toutefois, sur avis de son comité scientifique, lui même conseillé par le groupe de travail formé pour guider ce projet, le Parc a décidé d’un soutien minimum sous forme de lâchers de renforcement à des fins génétiques pour compenser la dérive génétique et les effets de la consanguinité de cette petite population évoluant en vase clos. De 2002 à 2005 un total de 43 grands tétras d’élevage achetés en Autriche (19 coqs et 24 poules, ont été relâchés et suivis par radiopistage.
A cause, sans doute, du mode d’élevage ne développant pas assez leur aptitude à la vie sauvage, tous les coqs ont péri par prédation dans les jours ou les semaines qui ont suivi leur lâcher, c’est à dire bien avant toute possibilité de reproduction. Les poules ont fait preuve de capacités moins mauvaises. Leur suivi par radiopistage a montré qu’au moins trois d’entre elles ont survécu assez longtemps pour atteindre la saison de reproduction. Cette reproduction a été vérifiée pour l’une d’elle.
Les facteurs limitants
Les principaux facteurs limitants sont : la prédation, la qualité de l’habitat, et la taille très réduite de la population installée. Le dérangement par les activités de loisir, le radoucissement hivernal du climat, le braconnage, les collisions sur les câbles ou les clôtures sont probablement des facteurs limitants de moindre incidence mais il est difficile de les hiérarchiser car ils agissent, bien souvent, en synergie. Le poids relatif de chacun d’entre eux ne pourrait être approché que par des analyses complexes qui n’ont pas été faites et dont l’interprétation génèrerait, probablement, plus d’hypothèses que de certitudes.
La prédation
C’est sans aucun doute le facteur limitant prépondérant puisque, dans une population spontanée saine non chassée évoluant dans un habitat quasi parfait, il est normal que les prédateurs consomment annuellement sensiblement le même nombre d’oiseaux que ce que la reproduction a permis de recruter. J’ai observé que, sur un échantillon de 53 cas de mortalité d’oiseaux lâchés, 45 % résultaient de façon certaine de la prédation par le renard et la martre (cette dernière étant responsable à 90% de la mortalité par prédation). Sur 26% des autres cas de mortalité, il s’agissait de plumées laissées par les carnivores mais sans que l’on sache si les oiseaux avaient été tués ou trouvés morts (à l’état de carcasse après prédation par un rapace, par exemple).
Deux cas seulement de prédation par des rapaces nous sont connus sur des tétras qu’il n’a pas été
possible d’identifier. L’un était imputable au Grand Duc, l’autre à l’Autour. La prédation de ce dernier est probablement plus importante qu’il n’y parait. La prédation du sanglier sur les pontes et les poussins est difficile à évaluer car, pour ne pas compromettre la reproduction aucun suivi des poules couveuses puis meneuses n’a été fait.
La quantité et la qualité de l’habitat
Si l’on se réfère à l’étude « Evaluation de l’habitat actuel du Grand Tétras en zone Centrale du PNC et en Margeride lozérienne » mentionnée plus haut, l’habitat proposé aux tétras néo-cévenols semble suffisamment vaste pour être compatible à moyen ou long terme à l’installation d’une population viable. Actuellement, dans son ensemble, cet habitat n’est pas de qualité optimum car il est fragmenté et majoritairement constitué de peuplements issus de plantations encore trop jeunes et, surtout, gérées sans intégrer suffisamment les exigences écologiques du Tétras comme de la vie sauvage d’une manière générale.
La taille très réduite de la population installée
Le faible nombre d’individus reproducteurs expose cette néo-population aux effets néfastes de la dérive génétique et de la dépression de consanguinité qui, si ça n’est pas déjà le cas, affecteront sa fécondité tôt ou tard en l’absence de renflouement génétique.
Quel avenir ?
Il semble que le PNC soit en passe de renoncer à soutenir cette réintroduction. Les lâchers destinés à compenser la dérive génétique sont interrompus depuis bientôt trois ans. Le groupe de travail des spécialistes nationaux du GT constitué pour donner des avis sur cette réintroduction n’a pas été réuni depuis cinq ans. Le suivi de terrain effectué depuis plus de vingt ans, n’est plus véritablement assuré par les agents de terrain depuis bientôt quatre ans. Si elle devait persister cette désaffection condamnerait la survie des tétras cévenols. Pourtant depuis cinq ans l’évolution de la petite population établie sur le Mt Lozère est plutôt encourageante.
La bonne tenue de la population établie sur le Mt Lozère
Depuis que la sous-population du Bougès s’est effondrée au début des années 2000 (sans doute du fait des sur-densités en ongulés sauvages, on observe une certaine stabilité voire une remontée démographique de la sous-population du Mt Lozère. Cette embellie repose sur la dynamique des deux petites sous-population de l’Ouest et du Nord du Mt Lozère. Elle demeure très fragile et nécessite d’être confortée par une forte implication du Parc d’abord pour effectuer les opérations de renforcement génétique qui s’imposent, ensuite pour protéger l’habitat existant (en évitant surtout les coupes rases et un pâturage excessif dans les noyaux durs d’habitat) et enfin pour permettre le recrutement de surfaces d’habitat supplémentaire en veillant d’une part à la conservation des accrus spontanés de pins dans les espaces pastoraux bordant l’habitat actuel et en obtenant que soit réalisés en temps opportun des travaux d’amélioration écologique (éclaircies précoces, augmentation du taux de lisières intra-forestières, irrégularisation de la structure et diversification des essences dans les forêts domaniales ou privées). Il conviendrait aussi que l’on cesse d’y promouvoir le sylvo-pastoralisme car il est généralement pratiqué de manière inadéquate contrariant l’évolution naturelle de la forêt et y introduisant des kilomètres de fil de fer barbelé, véritables coupe-gorges pour des oiseaux au vol rapide comme les tétras.
En conclusion