La conservation du faisan d’Edwards

 

Alain Hennache

 

Les découvertes faites dans la dernière décennie reposent le problème de la conservation du faisan d’Edwards classé récemment « en danger critique d’extinction » par l’UICN du fait de sa population sauvage extrêmement réduite et fragmentée.

 

La dernière observation, un mâle confisqué à un chasseur, remonte à 2000. Les recherches faites en 2011 dans la réserve naturelle de Dakrong ainsi que dans la zone de protection de Khe Nuoc Trong n’ont pas permis de retrouver cette espèce.

Nous savons aussi que le faisan d’Edwards peut se croiser naturellement avec le faisan argenté, pour donner ce qu’on appelle le faisan impérial, ou dégénérer à l’état naturel comme en captivité, pour donner ce que l’on nomme le faisan du Vietnam. Il est d’ailleurs possible que les fameuses rectrices blanches, probables signe de consanguinité, ne soient que la partie émergée de l’iceberg, cachant des tares beaucoup plus insidieuses, voire létales, dans les reliques de populations sauvages confinées à de minuscules fragments forestiers qui, de toute façon, ne peuvent plus maintenir les conditions écologiques nécessaires à cette espèce. Le faisan d’Edwards est en effet un familier des forêts denses, très humides du centre Vietnam. La déforestation totale des zones de basse altitude entraîne un assèchement des fragments de forêts situés plus haut, sur les collines, même de ceux dont le faciès paraît convenable pour cette espèce. A cela s’ajoute une pression de chasse considérable, non sélective car consistant essentiellement en piégeage à l’aide de lacets, qui pourrait avoir eu raison de l’espèce.

 

La conservation in situ repose d’abord sur la recherche des derniers individus vivants ; il est ainsi prévu de cartographier tous les fragments forestiers qui pourraient réunir des conditions aptes à la survie du faisan d’Edwards, notamment au niveau de l’hygrométrie. Des recherches y seraient alors menées à l’aide de caméras de contrôle et de chiens, particulièrement à Dakrong et dans la province de Thua Tien Hue, le berceau historique de l’espèce et où la plupart des « redécouvertes » des années 90 ont été faites.

Au cas où une micropopulation pourrait être retrouvée, sa préservation passerait non seulement par la protection totale de la zone concernée mais aussi par un plan d’aménagement destiné à résoudre, ou au moins minimiser, les problèmes génétiques rencontrés. Il pourrait s’agir d’un renforcement de population issu de l’élevage en captivité. Il faudrait aussi estimer l’impact qu’aurait la création de corridors forestiers reliant les fragments forestiers convenables.


 

La conservation ex situ va aujourd’hui jouer un rôle majeur puisque les seuls survivants du faisan d’Edwards ne sont peut-être que les oiseaux nés en captivité qu’il va donc falloir gérer de façon extrêmement précise pour sauvegarder la diversité génétique qui pourrait subsister.

 

La population captive du faisan d’Edwards descend de 28 spécimens, dont seulement six à huit étaient des femelles, collectés entre 1924 et 1930, et probablement jamais régénérée par d’autres oiseaux sauvages, bien qu’un doute subsiste en ce qui concerne les USA. Elle est donc très consanguine. Les analyses génétiques ont d’ailleurs montré que tous les Edwards présents en captivité avaient la même séquence d’ADN mitochondrial, ce qui signifierait qu’ils descendent tous d’une seule femelle ! Cette hypothèse est admissible lorsqu’on connaît les sévères diminutions d’effectifs qui ont affecté la population captive lors de la deuxième Guerre Mondiale. En revanche, les populations américaines, européennes et japonaises ont été gérées indépendamment les unes de autres, bien que quelques échanges aient eu lieu dans les 40 dernières années entre Etats unis, Europe et Japon. Il est possible que ces (méta)populations possèdent des caractéristiques génétiques propres, notamment au niveau des allèles. Il faut aussi savoir qu’un mâle sauvage vit au Zoo de Hanoi où il a été mis en élevage après des soins consécutifs à sa capture. Il s’y est reproduit. Ses gènes sont évidemment très précieux !

Un problème subsiste encore, l’hybridation ! En effet le faisan d’Edwards a été croisé avec le faisan de Swinhoe dans les années 60, les hybrides sont très difficiles à détecter après des croisements successifs avec des oiseaux ayant le bon phénotype Edwards (back cross). Une recherche d’ADN a été menée à ce sujet dans les années 90, elle a permis d’éliminer 87 sujets dans le studbook. Mais elle n’a pas été complète en raison de la méthode utilisée (ADN mitochondrial) ; il est donc possible que des hybrides demeurent dans la population captive actuelle.

 

La population captive du faisan du Vietnam est plus récente. Elle a été fondée en 1990 quand le zoo de Hanoi a obtenu de chasseurs six sujets vivants. Deux mâles et une femelle sont morts peu de temps après des suites de la capture mais le zoo s’est procuré une autre femelle en 1991 de façon à constituer deux couples. Ultérieurement d’autres faisans du Vietnam ont été achetés par le zoo de Hanoi pour renforcer la population captive. Une cinquantaine de jeunes sont ensuite nés à Hanoi et, en 1996, les premiers faisans du Vietnam arrivèrent en Europe, à Clères, où ils ont reproduit l’année suivante. Les descendants furent ensuite largement distribués chez les éleveurs et dans les zoos européens. Aucune importation n’est connue pour les USA.

Depuis 90 ans, la date de sa création remontant à 1923, la population captive du faisan d’Edwards, a évolué séparément de celle du faisan du Vietnam ; elle a perdu des allèles, sa diversité génétique s’est réduite mais il est possible de retrouver une partie de cette diversité génétique chez le faisan du Vietnam qui, bien qu’ayant aussi subi une dérive génétique, n’a certainement pas perdu les mêmes allèles ou enregistré les mêmes mutations. Autrement dit un croisement avec le faisan du Vietnam pourrait peut-être servir à améliorer la diversité génétique du faisan d’Edwards. Seul bémol, la présence des rectrices blanches, dont on ne sait si ce caractère est récessif ou fixé.

 

Le programme de conservation ex situ adopté par l’ensemble des protagonistes est le suivant, il se déroulerait en deux étapes.

La première consistant en études génétiques destinées à détecter les hybrides éventuels et à estimer la diversité génétique subsistante, le polymorphisme. Elles seraient basées sur la recherche de marqueurs de microsatellites et porteraient sur des échantillons prélevés dans les populations américaines, européennes , japonaises et sur quelques oiseaux du zoo de Hanoi. Le choix des Edwards à échantillonner en Europe repose sur le studbook ressuscité en 1992. Cette étude pourrait démarrer début 2013. Si elle révèle effectivement des Edwards purs et suffisamment éloignés génétiquement les uns des autres, il serait alors possible d’établir un nouveau studbook utilisant ces sujets comme (pseudo)fondateurs et de préparer une population pouvant servir à un renforcement ou une réintroduction sur le terrain, au Vietnam.

En cas contraire, il faudrait envisager de régénérer la diversité génétique du faisan d’Edwards par un croisement avec le faisan du Vietnam. Cette solution passerait par des études préliminaires destinées à préciser la transmission du caractère « plumes blanches » caractéristiques du phénotype « hatinhensis ». Cette deuxième solution serait la moins onéreuse mais nécessiterait une grande rigueur dans la conduite des croisements, lesquels seraient menés par les parcs zoologiques de l’EAZA, avec l’aide d’universitaires.

Si une population de L. hatinhensis était découverte , il serait peut être possible de réintroduire un petit nombre de faisans d’Edwards captifs et purs, exhibant le vrai phénotype de l’Edwards, dans l’espoir qu’ils puissent introduire dans la population sauvage une diversité génétique perdue et la sauver ainsi de la dépression de consanguinité et de l’extinction.

Les analyses génétiques sont très coûteuses et se montent probablement à plusieurs milliers d’euros (l’estimation financière est en cours). La plupart des chapitres WPA européens vont verser leur participation pour cette étude, dont WPA France pour un montant de 2000 euros. Mais d’autres associations de conservation vont également participer tant le but semble relever d’un dernier combat contre l’extinction d’une espèce (dont la ZGAP pour une somme de 2000 euros également). Au cas où le faisan d’Edwards pourrait être sauvé par les programmes envisagés, nul doute que son cas servira d’exemple pour d’autres espèces de Galliformes, presqu’aussi menacées.

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